samedi 17 février 2007
Le maître est parti cueillir des herbes
Le maître est parti cueillir des herbes (Moundarren, 2001). Cette phrase simple pour exprimer l'absence de la personne que l'on vient visiter m'inspire une certaine quiétude de l'homme face à la nature. L'important n'est pas de voir le maître, mais de savoir qu'il est là, en harmonie avec son environnement.
Ce recueil de poètes chinois est la source même du haïkaï qui a inspiré les Japonais.
Bashô inscrivit sur le portrait du célèbre Chuang Tzu :
もろこしの俳諧とはん飛ぶ小蝶
morokoshi no / haïkaï to han / tobu kochô
à propos du haïkaï de Chine
j'interroge
le petit papillon qui voltige
de Wang Wei (701-761)
tout le long du chemin
le parfum
du printemps
de Li Po (701-762) suçons la substantifique moëlle :
allègre
dégagé des affaires du monde
ici, enfin libre
on s'affaire
on s'affaire
pour chercher quoi au juste ?
je danse
en me mesurant
au soleil couchant
la tristesse du voyageur
dans la coupe
soudain se dissipe
de Han Shan (8e s.)
à contempler le vide
s'épanouit
le silence
de Wu Yong (9e s.)
dans la cour
des fleurs sont tombées
l'ombre des arbres s'est déplacée
de Hsiu Tao yong (9e s.)
le vin m'a donné soif
j'ai très envie
de thé
de Liu Pan (1023-1089)
sur les feuilles des lotus
le bruit
de dix mille gouttes
etc.
La sagesse chinoise relève aussi d'un certain épicurisme... le poète reste indifférent aux affaires des hommes et se plonge dans la contemplation de la nature, bien plus importante à ses yeux.
vendredi 16 février 2007
Tagami Kikusha (1753-1862)
月を傘
にきて遊ばばや
旅の空
tsuki o kasa / ni kite asobabaya / tabi no sora
avec pour seul chapeau la lune
je voudrais tant partir !
ciel du voyage
Kikusha venait de perdre son mari, à 28 ans, et projetait de partir pour un long voyage. Ce haïku sous-tend sa volonté de vivre.
Poèmes de tous les jours - Anthologie proposée et commentée par Ôoka Makoto, trad. par Yves-Marie Allioux (Ed. Picquier, 1995).
Matsumoto Takashi (1906-1956)
とっぷりと
後ろ暮れいし
焚火哉
toppuri to / ushiro kure ishi / takibi kana
nuit noire soudain derrière ce feu dehors
Né dans une illustre famille d'acteurs nô, sa faible constitution l'empêcha de s'y consacrer et le nô restera toujours un rêve. Ses poèmes ont toujours quelque chose de grave et de contenu.
Poèmes de tous les jours - Anthologie proposée et commentée par Ôoka Makoto, trad. par Yves-Marie Allioux (Ed. Picquier, 1995).
Sôma Senshi (?-1976)
答礼の
微塵となりて
さらんとす
tôrei no/ mijin to narite/ saran to su
fine poussière
dans le soleil d'hiver
tel je voudrais partir
Un jour d'hiver serein et limpide, la poussière se répandant dans l'atmosphère s'est changée en lumière. Ce haïku est un haïku d'adieu, composé sur son lit de mort après l'ablation d'une tumeur cancéreuse à l'estomac.
Poèmes de tous les jours - Anthologie proposée et commentée par Ôoka Makoto, trad. par Yves-Marie Allioux (Ed. Picquier, 1995).
Yosa Buson (1715-1783)
斧いれて
香に驚くや
冬木立
ono irete / ka ni odoroku ya / fuyukodachi
un coup de hache
l'odeur surprend
arbres d'hiver
Saïjiki d'hiver par Laurent Mabesoone
La douceur des hivers semble inquiéter les scientifiques soucieux des équilibres macro-écologiques. En ce qui concerne les agriculteurs, la douceur hivernale cause la prolifération des insectes nuisibles. Mais pour beaucoup d'autres, c'est un phénomène plutôt agréable, qui permet d'oublier un moment la sévérité de la saison.
暖冬や
仔犬押そゆる
獣道
dantô ya / koinu osoyuru / kemono michi
douceur hivernale-
soudain, mon chien ne veut plus
suivre le gibier [Keirô Ishida]
Longues et froides, les nuits d'hiver ne sont pas propices aux sorties et aux fêtes. Dans les campagnes, chacun se couche tôt. Cependant, dans les grandes villes, c'est à cette époque que les principaux événements culturels ont lieu.
冬の夜や
海寝むらねば
寝むられず
fuyu no yo ya / umi nemuraneba / nemurarezu
une nuit d'hiver...
sans dormir, j'écoute la mer
qui ne dort jamais [Masajo Suzuki]
La période du gel, caractérisée par des températures inférieures à 0° C, est plus ou moins longue selon les latitudes même si, souvent, le gel n'est pas continu sous les climats tempérés. En montagne par contre, le gel peut être considéré comme une période de l'année qui dure tout le mois janvier, au moins. Le verbe "geler" indique lui-même que l'on se trouve au plus froid de l'hiver.
馬の目も
氷菓に仰向
峠ぐち
uma no me mo / hyôka ni aomu / tôge guchi
Voyage en montagne-
sous l'œil de mon vieux cheval
une larme gèle [Ryûta Iida]
mercredi 14 février 2007
Tan Taigi (1709-1771)
初恋や
灯籠によする
顔と顔
hatsukoi ya / tôrô ni yosuru / kao to kao
premier amour
près de la lanterne
visage contre visage
Poèmes de tous les jours - Anthologie proposée et commentée par Ôoka Makoto, trad. par Yves-Marie Allioux (Ed. Picquier, 1995).
lundi 5 février 2007
d'un instant à l'autre, de Yves Brillon. Illustration de Monique Lachapelle
Le titre de cet ouvrage est évocateur d’une suite que l’on déguste au fil des saisons. Le dessin de la couverture bleue invite à l’éclosion de la nature. Contrairement à d’autres haïjins, Yves commence son ouvrage par l’été et le termine par la floraison du printemps.
J’ai parcouru chaque instant, pas à pas, avec délectation, partageant avec Yves ses joies, ses peines, ses bonheurs dans une grande simplicité.
L’hiver canadien est la saison qui m’a le plus marquée, parce que tellement éloignée de notre climat parisien : vie au ralenti sous la neige, l’humain, derrière sa fenêtre, guettant les subtiles changements de la nature. L’automne également avec ses feuilles colorées et le trop court été.
Ceux que j’ai retenus, pour ne pas les citer tous, un pour chaque saison :
Au lever du jour
alors que la pie jacasse
le silence dort
Derniers jours d’automne-
un homme s’en va vers l’hiver
la canne à la main
La tête du chat
dans la boule de Noël-
toute une bouille
du prunier fleuri-
un à un les blancs pétales
tombent en silence
Merci Yves de nous communiquer ta simplicité et de nous faire partager ton monde. Ce que je regrette, c’est que les illustrations de Monique ne soient pas en couleurs.
Un livre certainement à découvrir.
Karedas Éditions - collection kaiseki
ISBN 978-2-910961-41-1
dépôt légal : février 2007
mercredi 24 janvier 2007
Ishikawa Takuboku (1886-1912) - Fumées
Les textes ci-dessous sont extraits de 一握の砂 Ichiaku no suna (Une poignée de sable), son premier grand recueil, dont 煙 kemuri (fumées) est la deuxième partie (éditions Arfuyen).
煙 kemuri
Comme une douleur
revient un jour le souvenir du pays
tristes les fumées qui montent dans le ciel
*
La fumée s'élève dans l'azur
tristemetn s'éloigne
si semblable à moi
*
Joie, l'eau ruisselle de la pompe
un bref instant
je vois l'élan de ma jeunesse
*
Si tristesse
est la saveur des choses
je l'ai trop tôt goûtée
*
Quand tombaient les fleurs
j'étais le premier à sortir
vêtu de blanc
*
Ces livres qu'alors nous aimions tant
pour la plupart
ont cessé d'être lus
*
Comme une pierre
dévale la pente
je suis arrivé à ce jour-ci
*
Les yeux de l'enfant mélancolique
étaient pleins d'envie
pour le vol et le chant de l'oiseau
*
Il venait à ma rencontre
se frayant un chemin à travers la foule
avec son bon vieux bâton
*
Dès le réveil la tristesse
- mon sommeil
n'est plus paisible comme autrefois
*
Les rêves de ma femme
n'étaient autrefois que de musique
aujourd'hui elle ne chante plus
*
Comme cerf-volant au fil coupé
l'allégresse de mes jeunes années
s'en est allée au vent
*
La balle
que j'avais lancée sur el toit de l'école
qu'est-elle devenue
*
Cette pierre
au bord du chemin de mon pays
cette année encore l'herbe a dû la recouvrir
*
La petie musique du marchand ambulant
comme si je pouvais recueillir
ma jeunesse perdue
*
La douleur de quitter le pays
comme chassé à coups de pierres
jamais ne s'effacera
*
Le vert tendre des saules
en amont de la rivière
je le vois comme à travers des larmes
*
L'ample veste à fleurs rouges
je la revois encore
l'amour de mes six ans
*
La pluie tombe sur la ville
je me souviens des gouttes
sur les fleurs violettes des pommes de terre
*
Je n'ai pas oublié
dans le jardin sous la lune pâle
les blanches azalées cueillies
*
Je me suis tourné vers la montagne
sans un mot
les montagnes du pays sont admirables
Ishikawa Takuboku (1886-1912) - Ceux que l'on oublie difficilement
Les textes ci-dessous sont extraits de 一握の砂 Ichiaku no suna (Une poignée de sable), son premier grand recueil, dont 忘れ難き人々 Wasuregataki hitobito (ceux que l’on oublie difficilement) est la quatrième partie(éditions Arfuyen). Beaucoup de nostalgie...
忘れ難き人々 Wasuregataki hitobito
J'ai compté les années d'espérance
et je fixe mes doigts
je suis fatigué du voyage
*
Une enseignante
sur les lunettes un reflet
si triste
*
Matin après matin mon réveil
joue une ritournelle chinoise que j'aime bien
quelle pitié
*
Tellement amaigri
ton corps ne semble plus
qu'un bloc de révolte
*
La glace scintillante
un pluvier chante
- lune d'hiver sur la mer de Kushito
*
Au-dessus du feu
une bouteille d'encre gelée
des larmes coulent sur al braise
*
Le rire d'une femme
tout à coup me transperça
une nuit de saké froid dans la cuisine
*
Triste
l'empreinte de ce baiser
joyau blanc sur le bras
*
Dans la baie sans vagues en février
peint de blanc
un navire étranger s'avançait doucement
*
Dans un vieux carnet rouge
restent écrits
le lieu et l'heure de notre rencontre
*
Une pensée
semblable au sentiment
de socquettes sales qu'on remet
*
Cette femme qui pleurait dans ma chambre
était-elle souvenir d'un roman
ou de l'un de mes jours
*
Ces sombres prunelles
qui du monde ne buvaient que clarté
je les revois encore
*
Ces paroles précieuses
que je n'ai jamais dites
restent dans ma poitrine
*
Dans la rue une silhouette qui te ressemblait
et mon coeur s'est réjoui
Quelle tristesse à cette pensée
*
Une fois encore si j'entendais cette voix
totalement alors
ma poitrine s'allégerait
*
Parfois je pense à toi
tristesse de ce paisible coeur
qui soudain s'agite
*
Les années se sont amassées
depuis notre séparation
Combien tu m'es devenue chère








