samedi 24 mars 2007
Sugita Hisajo (1890-1946)
Hisajo s'est appliqué, sa vie durant, à l'art de la calligraphie et du haiku. Innovatrice dans le monde du haïku, féministe avant l'heure, elle nous révèle sa coquetterie, voire sa sensualité dans le port du kimono. Malheureusement atteinte de démence vers la fin de sa vie, Hisajo est morte sans être acceptée dans le monde du haïku. Ses œuvres sont considérées comme étant l’une des sources du haïku contemporain.
Micheline Beaudry lui consacre un article, ainsi qu'aux autres femmes poètes japonaises dans la revue canadienne Arcade n°64, dont le thème est l'instant - automne 2005. Je la remercie de m'avoir fait connaître et la revue et les haijins féminines. On ne trouve que très peu de traductions françaises. Je me suis donc inspirée des traductions anglaises de World Haiku Review pour interpréter ces haïkus.
春の陽に
心踊りて
襟掛けぬ
haru no hi ni / kokoro odorite / eri kakenu
lumière de printemps-
mon cœur danse en mettant
le col de mon kimono
Mais le port du kimono n'est pas toujours un plaisir, lorsque la ceinture (obi) rigide devient une gêne.
板の如き
帯に刺されぬ
秋おぎ
ita no gotoki / obi ni sasarenu / aki ogi
enfoncé dans l'obi
trop serré et rigide
un éventail d'automne [trad. M. Beaudry]
*
花衣
脱ぐやまつはる
紐いろいろ
hanagoromo / nuguya matsuharu / himo iroiro
kimono fleuri-
en se déshabillant s’accrochent
les différents cordons
*
薄物に
衣通る月の
肌へかな
usumono ni / so tôru tsuki no / hadae kana
à travers le kimono léger
la lune effleure la peau nue
Gestes d'une femme se lavant les cheveux.
菊の日に
雫振り梳く
濡毛かな
kiku no hi ni / shizuku furi suku / nurege kana
jour des chrysanthèmes-
en peignant mes cheveux mouillés
une pluie de gouttes
Sa compassion s'adresse aussi bien aux êtres humains qu'aux fleurs.
秋宮に
髪むしり泣く
女哉
aki miya ni / kami mushiri naku / onna kana
temple en automne -
tirant violemment ses cheveux
une femme pleure
*
貧しき群れに
落ちし心や
百合にはず
mazushiki mureni / ochishi kokoro ya / yurini hazu
dans l'horrible foule
mon coeur s'est brisé
à la vue des lys innocents
Japonaise catholique ?
バイブルを
良む淋しさよ
花の雨
baiburu o / yomu sabishisa yo / hana no ame
lisant la bible
seule-
pluie de pétales
*
雪道や
降誕際の
窓明り
yuki michi ya / kôtansai no / mado akari
fenêtre éclairée
sur le sentier neigeux
fête de la nativité*
* plutôt que de traduire "soir de Noël", j'ai préféré la traduction littérale plus proche du sens.
Un peu de légèreté aussi dans ses désirs de femme.
秋木ぬと
サファイア色の
小鯵買う
aki kinu to / safaia iro no / koaji kau
l'automne est là-
j'achète
un petit poisson saphir
Hisajo mère :
朝寒の
釜たくわれに
起き来る子
asazamu no / kama taku ware ni / oki kuru ko
matin de froid-
tandis que j'allume le feu
l'enfant réveillé me rejoint
Adaptation française de neko.
mardi 13 mars 2007
Eclipse de lune vue par Issa
人数は
月より先へ
欠けにけり
hitokazu wa / tsuki yori saki e / kakenikeri
bon nombre de gens
avant que la lune l'ai fait
se sont éclipsés*
* Exemple typique de jeu de mots à la manière de l'école Danrin. Issa regarde une éclipse totale de lune, entre dix heures et trois heures du matin, selon la note dont il fait précéder le poème, et les curieux lassés par l'attente disparaissent (kakenikeri) l'un après l'autre avant que la lune soit complètement éclipsée (kakenikeri). [Kobayashi Issa, En village de miséreux - Gallimard 1996]
Il semblerait que nous ayons le même jeu de mots en français.
vendredi 9 mars 2007
MIYABI : splendeur et sérénité
A l’occasion de la Journée internationale de la femme 国際女性デー (kokusai josei de-), le Japon a organisé une soirée à l’UNESCO sur le thème : 雅MIYABI - splendeur et sérénité.
Au programme :
- Cérémonie de l’habillage : Jûni-hitoe 十二単 (12 couches)
- Témoignage du maître du Théâtre Nô, Noriko Tomiyama.
Le Jûni-hitoe est le costume des Dames de la Cour impériale au xie siècle, époque Héian, toujours en usage dans la Maison impériale, porté à l’occasion des cérémonies de la cour à très haut protocole. Il est composé d’une superposition de kimonos dont les étoffes, les couleurs et les motifs rivalisent de somptuosité et de délicatesse par le jeu des matières, des tissages et des incrustations et broderies. Le style du Jûni-hitoe est resté inchangé depuis mille ans.
Deux assesseurs, dont Reiko Shoji, présidente de l’école Takakura de Emondo, pour habiller le sujet impassible, car il existe une école pour apprendre à habiller les autres. Au Japon tout est érigé en art.
Les kimonos, tous plus colorés les uns que les autres, s’ajoutent en couches successives (traditionnellement 12, mais je n'ai pas compté) sur la mannequin vivante (l’est-elle ?). Les deux femmes qui s’occupent d’elle, nouent les cordons de la ceinture et arrangent les plis pour former une suite harmonieuse de couleurs. Une belle cérémonie, pleine d’élégance, mais qui magnifie la femme-objet, femme désincarnée.
Théâtre Nô. En revanche, pour la journée de la femme, c’est lui rendre hommage que de l’accepter dans le théâtre traditionnel Nô, réservé aux hommes. Car chacun sait que les rôles féminins étaient tenus par des hommes (女形onnagata). Le témoignage de Noriko Tomiyama, 80 ans, montre les efforts intenses qu’il a fallu pour faire connaître le monde féminin. Ce fut une surprise pour moi de voir que les choses évoluent au Japon dans ce domaine, ce qui n’a pas du être sans mal. De plus, insigne suprême, elle a été classée « Trésor National Spirituel » depuis 2004. A la différence des hommes, Noriko joue à visage découvert, ce qui est une innovation. Le masque est l’apanage des hommes.
Représentée par son élève, un bout de Hagoromo (羽衣 habit en ailes d’ange), la pièce la plus connue au Japon. De circonstance après l’habillage que certains auraient voulu un déshabillage.
Soirée intéressante !
mercredi 7 mars 2007
HOSAI (1885-1926)
針に糸を
通しあへず
青空を見る
hari ni ito o / tôshi aezu / aosora o miru
impossible d'enfiler
le fil dans l'aiguille
je contemple le ciel bleu
Sur le même thème : le chas trop petit
vendredi 2 mars 2007
Jean-Claude Cesar seul au jardin
Voilà, les éditions du Mûrier Blanc viennent de m'envoyer le livre de Jean-Claude, dont je me suis délectée à petit pas en le suivant dans son jardin et en me familiarisant avec l'univers qui le compose. Des animaux, des objets, le climat, les fleurs et le jardinier sont les thèmes abordés. Beaucoup de fraîcheur.
Amie des grenouilles, j'aime
après la pluie
les petites grenouilles vertes
grimpent dans les papyrus
*
un paon fait la roue
devant une brouette
chaleur précoce
Avec sa permission, je reproduis une photo qu'il a prise, pour illustrer

loin de la mer
les chevaux dans la prairie
le cri des mouettes
Parmi les objets, ma préférence est
sur le billot de pin
saison après saison
le chandail bleu
Tout le mystère subsiste. A qui appartient-il ? Et puis
feux d'automne
les draps fraîchement lavés
piqués de cendres
fait penser au lessive d'autrefois à la cendre. Retour dans le passé.
Sous le climat pluvieux
pluie de mai
l'escargot sur sa coquille
transporte un pétale
et aussi pour illustrer la violette, fleur tendrement chérie
pluie glacée
les violettes les narcisses
les enfants en vacances
Le thème des fleurs abordé avec sensibilité :
le mûrier abattu hier
dans la force de l'âge
pleure encore
Le jardinier lui-même
mon repas frugal
dans la serre aux carreaux cassés
crachin d'automne
*
seul dans le jardin
sur le tapis de mousse
le silence de mes pas
Egalement grand gourmand, il croque les mots et les échange avec Christiane Romand dans son très appréciable Croque-mots, toujours aux éditions Mûrier Blanc (2004).
Merci Jean-Claude pour ces quelques moments de bonheur et de partage.
Seul au jardin, Mûrier Blanc éditions (2005) - 6 rue Foch 34000 Montpellier
ISBN DLE 20050310-11578
murier-blanc@orange.fr
mercredi 28 février 2007
LA VIOLETTE : SUMIRE
Viola odorata, la violette odorante, au subtil parfum et à la délicatre robe, fleur tendre de mon enfance.
Chaque printemps, je la retrouvais avec bonheur, fidèle au rendez-vous, redécouvrais cette odeur si exquise qui flattait mes petites narines. J'attendais sa venue avec impatience. Tous les matins, je me levais à la fraîche pour la voir éclore un peu plus. Raffinée, elle ne se dévoilait pas tout de suite la discrète. Quand elle était prête, je la cueillais, ne pouvant résister à son charme. Dans son bel écrin, un joli vase cloisonné, qui trônait sur la table du salon, hélas, elle ne résistait pas longtemps. Vague souvenir, vague de plaisir, sur ses ondes parfumées vogue mon cœur.
la violette-
en respirant son parfum
désir de cueillette
Ce qui explique le choix de ce jour : la violette célébrée au Japon.
de Bashô
山路来て 何やらゆかし すみれ草
yamaji kite / naniyara yukashi / sumiregusa
sentier de montagne
violette - un charme
venu on ne sait d'où
*
de Ryôkan
あげ巻の 昔をしのぶ すみれ草
agemaki no / mukashi o shinobu / sumire sô
tendre souvenir :
la coiffure des enfants –
violettes en fleur
*
de Chiyojo
駈出る 駒も足嗅ぐ すみれかな
kakederu / koma mo hashi kagu / sumire kasa
les chevaux après le galop
reniflent leurs pattes
Ah ! les violettes
*
うつむいた 所が台や すみれ草
utsumuita / tokoroga dai ya / sumiregusa
tête baissée
sur l’autel du bouddha
les violettes
*
根を付て 女子の欲や すみれ草
ne o tsuite/ onnago no yoku ya/ sumire kusa
désir de femme
profondément enraciné
les violettes
*
de Naojo
la cueillir quel dommage !
la laisser quel dommage !
Ah cette violette !
samedi 24 février 2007
Izumi Shikibu XIe siècle
つれずれと空ぞ見らるる想う人
天降り今ものならなくに
tsurezure to sora zo miraruru omou hito
amakudari kon mono naranakuni
Triste et désœuvrée, je me surprends à contempler le ciel
d'où pourtant il ne descendra pas
Poèmes de tous les jours - Anthologie proposée et commentée par Ôoka Makoto, trad. par Yves-Marie Allioux (Ed. Picquier, 1995).
vendredi 23 février 2007
Les fruits du Gingko, de Kenji Miyazawa (1896-1933)
Kenji Miyazawa : une météorite dans le ciel littéraire japonais. Il dédia sa vie courte et ardente à sa ferveur bouddhique, à sa créativité inouïe (auteur de plus d'une centaine de contes, de milliers de poèmes), à son dévouement aux paysans pauvres de sa région déshéritée.
Musicien, scientifique et mystique, poète et militant, il disait « ... poètes nouveaux : l'énergie renouvelée, transparente, prenez-la des nuages, de la lumière, des tempêtes... »
公孫樹の実 ichô no mi
Les fruits du Gingko est un recueil de nouvelles, toutes plus poétiques les unes que les autres où l'auteur donne vie aux arbres et aux animaux. Voici la fin de la nouvelle, dont le titre est tiré, les fruits du Gingko, "l'arbre aux quarante écus", célébré en Orient pour ses vertus médicinales.
... Tous les enfants s'égouttèrent ensemble des branches, comme de la pluie.
" Cette année encore ils se disent au revoir, au revoir ! " riait le vent du nord qui fit étinceler son manteau glacé de miroirs avant de s'élancer au loin.
Comme un joyau qui se consumerait dans le ciel de l'est, formidable d'énergie, le soleil s'épanchait, radieux, sur la mère-arbre pleine de tristesse et sur ses enfants partis pour leur voyage.
終 owari = fin de la nouvelle
Un ouvrage extrêmement recommandable (Le serpent à plumes, collection "motifs", 2006).
La lecture de ces nouvelles m'a rappelé un autre auteur, italien, Italo Calvino, et son Marcovaldo.
Marcovaldo, d'Italo Calvino
Un grand classique italien qui fait partie de mes livres de chevets.
En relisant les classiques japonais, Les fruits du Gingko de Kenji Miyazawa, je ne peux que repenser à ce personnage qui m'a ému par sa naïveté et son amour de la nature.
Marcovaldo est manœuvre, pauvre et chargé de famille, mais il rêve beaucoup. À la nature, surtout, qui n'est guère présente dans l'univers d'asphalte et de béton où il lui faut vivre. Cela lui vaudra une suite d'aventures et de mésaventures, où on le verra successivement cueillir des champignons à l'arrêt du tram, prendre un bien curieux bain de sable, s'amouracher d'une plante d'appartement singulièrement envahissante, être amené - par un chat dont il est l'ami et, accessoirement, par une truite - à rencontrer une étrange vieille marquise, et faire bien d'autres choses encore.
La force de l'écriture d'Italo Calvino apporte le rire et la fantaisie avec une élégance naturelle. Dans cette oeuvre inclassable et pleine d'humour, l'auteur montre qu'il y a de l'intérêt et de la poésie en toutes choses. Il suffit de savoir regarder.
Un livre extrêmement recommandable pour tous ceux qui sont au monde et ne l'ont pas encore lu.
mercredi 21 février 2007
Murô Saisei (1889-1962)
雪降ると
いいしばかりの
人静
yuki furu to / iishi bakari no / hito shizuka
il neige ! Vient-on de dire dans le silence
Deux personnes assises tranquillement l'une en face de l'autre dans une pièce dont les portes à glissière sont hermétiquement closes. On ne voit pas la neige tomber. Les sens en éveil, un des deux personnages perçoit intuitivement le monde qui se trouve de l'autre côté des shôji, et replonge dans le silence après avoir seulement laissé échapper son exclamation. Le monde des sentiments qui emplissait la pièce en devient encore plus intense. La personne qui vient de parler ne peut être qu'une femme !
Poèmes de tous les jours - Anthologie proposée et commentée par Ôoka Makoto, trad. par Yves-Marie Allioux (Ed. Picquier, 1995).








