CHICHINPUIPUI

instants choisis

samedi 7 novembre 2009

Couvre-feu, de Paul Eluard

Que voulez-vous la porte était gardée

Que voulez-vous nous étions enfermés

Que voulez-vous la rue était barrée

Que voulez-vous la ville était matée

Que voulez-vous elle était affamée

Que voulez-vous nous étions désarmés

Que voulez-vous la nuit était tombée

Que vouliez-vous nous nous sommes aimés.

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jeudi 5 novembre 2009

Sur le chemin de la mort, de Henri Michaux

Sur le chemin de la Mort,
ma mère rencontra une grande banquise ;
elle voulut parler,
il était déjà trop tard,
une grande banquise d'ouate.
Elle nous regarda, mon frère et moi,
et puis elle pleura.

Nous lui dîmes – mensonge vraiment absurde – que nous comprenions bien.
Elle eut alors ce si gracieux sourire de toute jeune fille,
qui était vraiment elle,
un si joli sourire, presque espiègle ;
ensuite, elle fut prise dans l'Opaque.

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mardi 3 novembre 2009

Les râpes, de Norge

Fers, aciers...

S'aimèrent dur sous la lune
— Fers, aciers, métaux —
Pas de roses, pas de prunes
En ce pays sans défaut.

S'aimèrent dur, belle houille
Avec tes grains dans la peau.
Pas de lis, pas de citrouille :
Fers, aciers, métaux.

C'était riche et c'était beau,
Cette lune sur l'usine,
Le gamin et la gamine,
Les seins contre la poitrine
— Fers, aciers, métaux —

Tout allait bien. Dieu sommeille
Et la guerre est en repos.
Belle amour encore plus belle,
Ô saisons industrielles,
Parmi vos grands végétaux :
Charbons aux fortes prunelles,
Fers, aciers, métaux,
    Poutrelles.

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lundi 26 octobre 2009

Pour un art poétique, de Raymond Queneau

Bon Dieu de bon dieu que j'ai envie d'écrire un petit poème
Tiens en voilà justement un qui passe
Petit petit petit
viens ici que je t'enfile
sur le fil du collier de mes autres poèmes
viens ici que je t'entube
dans le comprimé de mes oeuvres complètes
viens ici que je t'enpapouète
et que je t'enrime
et que je t'enrythme
et que je t'enlyre
et que je t'enpégase
et que je t'enverse
et que je t'enprose

la vache
il a foutu le camp

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dimanche 25 octobre 2009

Je ne suis que lui, de Mahmoud Darwich

Loin, derrière ses pas
des loups mordent le clair de lune.

Loin, devant ses pas,
des étoiles éclairent le faîte des arbres.

A proximité de lui,
un sang coule des veines de la pierre.

Aussi marche-t-il, marche-t-il et marche-t-il
jusqu'à se dissoudre
et que l'ombrage le boive au terme de ce voyage.

Et je ne suis que lui
et il n'est que moi
dans la dissemblance des images !

La trace du papillon. Pages d'un journal (été 2006-été 2007) - Actes Sud 2009

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Deux étrangers, de Mahmoud Darwich

Il regarde le firmament
et voit une étoile
qui le regarde !

Il regarde la vallée
et voit sa tombe
qui le regarde !

Il regarde une femme
qui le tourmente et l'attire,
mais elle ne le regarde pas !

Il se regarde dans le miroir
et voit un étranger, comme lui,
qui le regarde !

La trace du papillon. Pages d'un journal (été 2006-été 2007) - Actes Sud 2009

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dimanche 18 octobre 2009

Figures poétiques japonaises

Figures poétiques japonaises. La genèse de la poésie en chaîne par Sumie Terada, édité par le Collège de France/ Institut des Hautes Études Japonaises (Diffusion de Boccard, Paris 2004).

Par poésie en chaîne, il faut entendre le renga 連歌, poème composé par plusieurs poètes. Le renga amène deux réflexions : l'organisation en continu de fragments et, d'autre part, la création collective... (La littérature japonaise témoigne d'un goût marqué pour le fragmentaire).

Ci-dessous un extrait des principales figures rhétoriques de la poésie antique, le tan-renga 短連歌 ou " renga court ", qui a la même forme que le tanka 短歌 au point de vue métrique (5/7/5/7/7).

Répétition et reprise

Ya-kumo tatsu                        — Une multitude de nuées — s'élève76
Izumo yae-gaki                       Le pays d'lzumo, (où s'élèvent les nuages77)
                                                                             et ses mille barrières,

Tsuma-gomi ni                                       Pour cacher ma femme
Yae-gaki tsukuru                                   Je dresse mille barrières
Sono vae-gaki o                                     Ah ! ces mille barrières78 !

La légende veut qu’une divinité ait composé ce poème lorsque, pour célébrer ses noces, elle bâtit son palais au pays d’Izumo, une terre pure. Ce poème d’une facture excessivement répétitive ne fait qu’affirmer l’existence de barrières (ou haies) qui entourent la demeure nuptiale. Par la répétition, le poème pose comme incontestable leur existence. Il puise sa force d’affirmation dans cette seule répétition, sans chercher à établir de relation avec d’autres faits susceptibles de le situer dans le réel.

Dans ce sens, ce procédé se situe à l’extrême opposé de la démarche argumentative dont la visée est d’établir des relations (causes et conséquences) qui n’entrent pas en contradiction avec les idées généralement admises. Les exemples cités se limitent à la pure affirmation d’un sentiment éprouvé ou d’un fait constaté. Cette approche énonciative peut être rapprochée d’une attitude remarquable des Japonais vis-à-vis de la poétique chinoise. Alors qu’ils ont adopté avec le plus grand zèle la poésie chinoise et ses procédés rhétoriques, ils se sont presque totalement désintéressés d’une fonction essentielle de celle-ci, à savoir, l’exposé d’idées, de pensées politiques ou critiques. Une telle indifférence aux développements argumentatifs peut être expliquée par le rôle que les Japonais antiques ont assigné au langage poétique.

À propos de la croyance dans le kotodama* il est apparu que le langage avait pour fonction de désigner le monde et non d’en construire une représentation hiérarchisée. Or, l’analyse de tanka répétitifs a révélé leur fonctionnement exclamatif. Dans l’un comme l’autre cas, l’opération essentielle consiste à affirmer l’existence de faits réels (y compris les phénomènes surnaturels) et ne vise pas à les comprendre en leur donnant une interprétation cohérente.

Il s’agit là de la manifestation d’un principe fondamental de la poésie japonaise qui n’a pour ainsi dire pas changé depuis l’antiquité. C’est du moins ce que suggère une notion comme celle du mono no aware79 dans laquelle Motoori Norinaga (1730-1801) voit la caractéristique de la littérature japonaise traditionnelle. Or, on le sait, le mot aware qui désigne un état réceptif, émotionnel et fusionnel de l’homme dans sa relation avec le monde extérieur environnant, provient étymologiquement d’une interjection.

Le mouvement récurrent de la fragmentation qui a conduit la poésie japonaise à sa forme extrêmement brève peut s’expliquer si sa visée fondamentale est l’exclamation. En effet, l’exclamatif constitue le point de jonction entre les représentations du monde véhiculées par le langage et l’émergence du réel brut, rebelle au traitement structuré qu’exerce tout discours. C’est cette émergence que Barthes a qualifiée de « tilt » en citant un haiku 俳句 de Bashô :

Naturellement, le tilt, "c’est ça", est anti-interprétatif, c’est-à-dire, ce qui fait tilt dans le langage normalement bloque l’interprétation. Dire "Ah !

75 Man.yô-shû livre Il, Sômon, n°95.
76 Ya-kumo tatsu est le mot initiateur du toponyme lzumo.
77 Izumo veut dire « nuages qui s’élèvent ».
78 Kojiki

79 État des choses qui émeut la sensibilité humaine. Selon Norinaga, l’homme compose le poème pour canaliser la charge de mono no aware quand celle-ci devient trop forte (Isano-kami sasame-goto <Les murmures de l'ancien sanctuaire Isano-Kami> in Motoori Norinaga shû, S-NKS, 1983, pp. 280-305).
80 Norinaga le personnage le plus fécond de l'école des études nationales, contribua d'une façon significative au développement de la linguistique japonaise et des études critiques sur les textes littéraires.

·  Kotodama 言霊 

… le mot ne fonctionne pas comme représentation mais comme « désignation », et en ceci il est en-deçà de la fonction symbolique…

Les textes antiques japonais sont imprégnés de la pensée mythique du langage.

Une genèse intéressante de la poétique japonaise qui peut nous éclairer sur le haïku.

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Tanka du Manyôshû, sarcelle

高山に
たかべさわたり
たかたかに
あがまつきみを
待ちいでむかも

taka-yama ni
takabe sa-watari
takataka ni
aga matsu kimi wo
machi-idemu kamo

au-dessus des monts
passent les vols de sarcelles
cette personne que j'attends
si impatiemment
se montrera-t-elle enfin ?

anonyme du Manyôshû

* les homophonies portant sur taka dans les trois premiers vers ne peuvent être rendues dans la traduction

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samedi 17 octobre 2009

Michael Kenna, photographe

Pour ceux qui ne connaissent pas le travail de ce photographe anglais, vous pouvez consulter son site www.michaelkenna.net. Une rétrospective a lieu actuellement à la Bibliothèque nationale de France. Du classicisme en noir et blanc, du graphisme et des paysages, urbains ou non, très épurés où les chiffres tiennent une grande place. Voir le titre de ses oeuvres : 2 (bateaux, berges, pêcheurs, môles), 3 (fours, urnes, fenêtres, portes), 10 (arbres, oiseaux, bateaux), 12 (heures, pas), 20 (pieux), etc. Du dépouillement extrêmement étudié, de quoi plaire aux minimalistes.

De ce tirage - Spider and Sacred Text, Study 2, Gokurakuji, Shikoku, Japan, 2001, j'ai tiré un haïku.

a4014b17

troublée
l'araignée s'attache
au texte

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Tanka du Manyôshû, coq

赤時と
かけは鳴くなり
よしゑやし
一人ぬる夜は
開けば開けぬとも

akatoki to
kake ha nakunari
yoshiweyashi
hitori nuru yo ha
akeba akenu tomo

quand, au point du jour,
éclate le chant du coq,
que peut bien me faire
que l'aube arrive ou non
puisque seul j'ai passé la nuit

anonyme du Manyôshû

* kake désigne le coq à longue queue, proche de son ancêtre sauvage. Le chant du coq est l'image de l'aube.

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