mardi 12 décembre 2006
Lutz Bassmann : haïkus de prison
Une découverte pour moi : la vie carcérale d’un détenu, réaliste et poétique en même temps. Deux cents haïkus de « dérision » (distanciation) sur les conditions de détention : promiscuité, odeurs, bruits, larcins, organisation, perte d’identité.
On nous appelle un par un
certains ont oublié
leur vrai nom
Vermine
furoncles et gale
démangeaisons sur la poitrine
le printemps approche
Odeurs
l'odeur d'oignon
chevauche l'odeur d'urine
bientôt la soupe du soir
le nouveau vient de la campagne
son odeur d'herbe
est insupportable
les toilettes sont de nouveau bouchées
le géant s'accroupit à son tour
l'odeur s'épaissit
le vent apporte une odeur de foin
je renifle avec nostalgie
dehors je n'aimais pas la campagne
on a lessivé la cellule
la crasse a pris des odeurs
de savon
sur les paillasses aujourd'hui
une odeur de légumes pourris
comme hier
l'éphéméride ne maigrit pas
encore deux jours
avant la douche
Bruits
à côté les cris se sont tus
enfin le violeur
s'est pendu
en pleine nuit il y a eu un silence
ça a réveillé
tout le monde
flatulences
grognements
la nuit sera longue encore
Diversité ethnique
le japonais parle de cerisiers
pourtant dehors
la neige tombe
les mouches se font rares
le kirghize les attrape
et les mange
les tadjiks jouent aux échecs
ils ont façonné des pièces
avec des cafards morts
l'araignée a changé de cellule
le Kirghize lui mangeait
toutes les mouches
Condamnations (viol, anthropophagie). On y trouve même un moine !?
la louche tremble dans ma main
l'anthropophage me regarde
je suis de service de soupe
le moine médite face au mur
le vieux en profite
pour lui voler son pain
Surnoms
l’idiot perd son survêtement
il n'aurait pas dû
vendre l'élastique
l'ancien cheminot regarde par la fenêtre
mais le paysage
ne défile pas
pendant la nuit l'analphabète a oublié
la première lettre
de son nom
l'analphabète a régressé
il s'est battu avec le professeur
il abandonne ses études
les toilettes sont bouchées
le professeur s'est torché
avec de l'économie politique
Oie Sauvage possède une corde
il cherche un suicidaire
pour la revendre
Lune
torse nu je regarde la lune
on m'a volé
mon tricot de corps
un rayon de lune
éclaire la tête du kurde
il a un moustique sur la joue
comme des cosmonautes
en survêtement
nous contemplons la lune
peu à peu la lune parcourt le ciel
aucun oiseau
ne passe devant
Et dans toute cette grisaille, un peu de nature
dehors un projecteur est un panne
ce soir on ne verra pas passer
les chauves-souris
un oiseau s'est posé tout près des barreaux
impossible de voir
s'il a laissé une trace
hier un hibou a crié
Oie Sauvage va nous en parler
pendant des jours
sur la grisaille hostile du ciel
les barbelés dessinent
une touche d'humanité
Le temps s'étire
le jour s'étire
mutilé de stries verticales
la nuit aussi
Éponyme, revue d'art et de littérature, diffusée par Les belles lettres (20 euros).
ISSN 1775-9064
ISBN 2-84809-064-2
Lutz Bassmann a été révélé au public par son romånce : Ce soir on marche sans béquilles (2004). Il entame en 2006 sa seizième année de captivité. Ses poèmes brefs se rattachent au courant néo-minimaliste du post-exotisme. Ils sont dédiés à la mémoire d'Anita Weingand, assassinée en 1988.
http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/Eponyme-2.html
Commentaires
Haïkus de prison de mima
En écho à Lutz Bassmann quelques uns de mes haïkus du dedans... Je suis aussi en prison, depuis 10 ans, mais non prisonnière....
à travers les barreaux
qu'elle est douce
la gifle du vent
porte invisible
emprisonnant les mots
bégaiement
pour les soigner
neuf portes sécurisées
autant au retour
jeune assasin
suçant son pouce
toutes les nuits
roses rouges
prisonnières du plexiglas
oublié leur arôme?
Merci Mima
pour ces très beaux haïkus de prison où la moindre parcelle de vie a son importance.
A propos de Lutz Bassmann, il y a beaucoup de choses qui se disent et la plupart sont fausses, j'essaye de démêler la siutation sur mon blog.
En tout cas, je suis tout à fait d'accord sur le fait que la vie, et que des choses "belles" prennent de temps en temps beaucoup plus de valeur en prison.
merci
pour cet éclairage. Je suis tombée par hasard sur ses haïkus et j'ai apprécié la poésie. J'ignore totalement qui il est.
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